Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Presses Universitaires de Sainte Gemme

Remi Hess. Recherches franco-germaniques

24 Avril 2013, 10:10am

Publié par Presses Universitaires de Sainte Gemme

Aujourd'hui professeur à l'université de Paris 8, Remi Hess naît en 1947 à Reims dans une famille éprouvée par les guerres de 1870, 1914, et 1940. Son arrière grand-père et son grand-père ont écrit des livres sur ces guerres. En 1945, au retour de sa captivité, son père s'engage dans la réconciliation franco-allemande. En 1962, il implique son fils dans un jumelage entre la paroisse Saint Remi et le Remigiusberg (Palatinat).

Dans la Cathédrale de Reims, le 8 juillet 1962, une messe de la réconciliation est célébré par le cardinal Marty : Charles de Gaulle et Konrad Adenaeur y participent. En janvier 1963, les deux chefs d’État signent le Traité franco-allemand et créent l'Office franco-allemand. En 1974, R. Hess devient formateur et chercheur à l'OFAJ. Depuis, il construit son "moment interculturel franco-allemand".

Cinquante ans après le Traité franco-allemand, est-il possible de se retourner pour regarder le chemin parcouru? Pour aider à cette évaluation, Remi Hess décide de publier un certain nombre de textes :

- Études germaniques (Tome I) est un journal de lecture

- Mon Allemagne à moi (Tome II) est un journal de terrain

- L'amie critique (Tome III) est le journal d'une intérité pédagogique et philosophique

- Les surdoués (Tome IV) est un journal de recherche.

Parallèlement à ces journaux, les PUSG font paraître des textes de Paul Hess, son grand-père (sur Reims en 1914, et entre 1969 et 1945), et Simon-Gardan, son arrière grand-père, sur la guerre de 1870.

Remi Hess. Recherches franco-germaniques

Tome I : Etudes germaniques

 

Ici, nous vous donnons à lire l'avant-propos du tome I des Recherches franco-germaniques de Remi Hess.

 

La place du moment interculturel franco-allemand dans le Journal des moments

Entretien de Camille Rabineau avec Remi Hess

 

Camille Rabineau : Remi Hess, depuis six mois, j’assure votre secrétariat. Je vous seconde dans votre entreprise du Journal des moments. J’ai découvert ce chantier dans le cadre de votre cours Penser l’institution, où vous invitiez vos étudiants à tenir leur journal de recherche. Pour nous stimuler, vous faisiez circuler vos carnets. Un jour, lors d’une réunion du comité de rédaction de la revue Les irrAiductibles, vous avez exprimé le désir de trouver quelqu’un qui accepte de taper l’un de ces carnets. Je me suis proposée. Deux jours plus tard, je vous rendais la frappe de votre journal. La rapidité avec laquelle j’ai fait ce travail vous a surpris. Puisque je vous exprimais ma disponibilité pour en taper un second, vous avez accepté, et, depuis, j’ai tapé une vingtaine de ces carnets que vous avez regroupés dans votre armoire à journaux de la bibliothèque de Sainte Gemme. Cela a permis de faire circuler certains textes qui restaient jusqu’à maintenant à l’état de manuscrits…

 

En janvier 2012, vous avez fait la connaissance de Marc Bourgain, imprimeur à Sainte Gemme, qui connaissait votre travail et vous a proposé de relancer les Presses Univer-sitaires de Sainte Gemme que vous aviez créées en 2005. Il avait découvert votre Journal de Sainte Gemme (2000-2006) sur internet et en avait fait une édition pour lui… Depuis ce jour, l’idée d’éditer votre Journal des moments a pris corps. Ce chantier a d’ailleurs été accéléré par l’idée d’Augustin Mutuale, très engagé dans la pédagogie du journal, pour coordonner un ouvrage sur votre pratique du Journal des moments. Il a invité une quarantaine de vos lecteurs à prendre la plume pour commenter ce chantier. Je crois que ce livre va paraître dans les jours qui viennent. Cette initiative vous a obligé à revisiter votre armoire à journaux pour donner à lire des textes, parfois oubliés depuis 40 ans.

 

Je voudrais vous proposer aujourd’hui, en guise d’introduction à ce volume, d’expliquer à nos lecteurs votre démarche concernant le Journal des moments, puis de développer plus spécifiquement une réflexion sur le moment interculturel franco-allemand qui se développe dans plusieurs textes que nous publions aujourd’hui sous le titre générique de Recherches franco-germaniques dans la collection « Recherches interculturelles », de Driss Alaoui..

 

Etudes germaniques est le premier tome. Il s’agit d’un journal de lectures. Mon Allemagne à moi constitue le second tome. Parait simultanément L’amie critique, journal d’une intérité pédagogique et philosophique franco-allemande qui constitue le troisième tome de cet ensemble. De plus, il convient de mettre ces trois textes en perspective avec l’histoire de vie de Gunter Schmid, Pédagogie de l’enfant doué qui paraît aujourd’hui, aussi. Vous avez recueilli et commenté cette histoire de vie en juillet 2009. On peut mettre ce texte de l’histoire de vie de Gunter Schmid en perspective avec votre journal Les surdoués, qui est le tome IV des Recherches franco-germaniques. Il s’agit d’un journal tenu au cours d’une recherche financée par les Communautés européennes.

 

Avant d’entrer dans l’analyse de ce moment interculturel, pouvez-vous nous dire quelques mots sur le projet du Journal des moments ?

 

Remi Hess : C’est justement à l’occasion de mon premier voyage en Allemagne, j’avais 17 ans (cela fait presque 50 ans !), que ma mère m’a donné l’idée de tenir un journal de voyage. Je faisais ce voyage avec ma sœur Odile, d’un an ma cadette. Nous avons tenu un journal dans lequel nous avons raconté notre séjour dans le Palatinat. Nous l’avons conservé[1]. Ensuite, dans diverses occasions, j’ai tenu un journal (entre 1966 et 1971 mon carnet d’entraînement de sportif ; entre 1968 et 1969, mon journal d’étudiant de sociologie à Nanterre, etc).

 

En 1974, rencontrant Raymond Fonvieille qui a tenu son journal d’instituteur entre 1947 et 1974, j’ai vu les possibilités qu’il y avait à tenir un journal professionnel. J’étais déjà professeur de lycée et j’enseignais à l’université de Vincennes. J’ai proposé à mes étudiants de tenir un journal. A cette époque, je n’avais pas encore l’idée du Journal des moments.

 

Camille : À quel moment s’est imposée à vous l’idée d’un Journal des moments ?

 

Remi : Durant l’année 1982-83, j’avais tenu un journal de ma pratique pédagogique dans un lycée de banlieue. Je faisais circuler ce journal à mes élèves, mes collègues. En 1989, on m’a proposé de le publier. En le relisant, je me suis aperçu que ce texte contenait plusieurs fils : ma pratique pédagogique proprement dite, que je voulais prélever (puis-que le livre que l’on me proposait de mettre en forme devait s’intituler Le lycée au jour le jour), mais il y avait aussi dans ce journal beaucoup des pages sur ma vie personnelle (à l’époque, j’avais une relation difficile avec un SDF qui squat-tait ma voiture la nuit ; je n’avais pas de mauvaises relations avec lui ; je caressais même l’idée de le réintégrer dans une vie normale) ; il y avait aussi de nombreux développements sur mon activité d’auteur (je racontais ma participation à plusieurs comités de rédaction de revues). Quand j’ai fait le tri pour préparer Le lycée au jour le jour, j’ai pris conscience qu’en fait dans mon journal de 1982-83, il y avait trois fils rouges, je pourrais dire trois journaux différents qui se mélangeaient dans ce Journal total. J’ai alors eu l’intuition qu’au lieu de tenir un seul journal, j’aurais pu en tenir trois en parallèle. Chaque thème justifiait en soi un journal particulier.

 

Camille : Nous rencontrons là votre théorie des moments. A chaque moment de votre vie peut correspondre un journal particulier. C’est votre intérité avec Henri Lefebvre qui vous a fait découvrir cette théorie des moments que vous deviez ensuite développer.

 

Remi : Effectivement, au moment où je travaille à la composition du Lycée au jour le jour, je viens de terminer la biographie intellectuelle d’Henri Lefebvre (Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Paris, Métailié, 1988). J’ai rencontré Henri en 1967 à Nanterre. Il était mon professeur de sociologie. J’ai écrit ma thèse de sociologie sous sa direction (1973). Ensuite, nous sommes devenus proches. J’ai développé mes recherches en le considérant comme une boussole théorique. Dès 1978, dans Centre et périphérie, j’ai utilisé son concept de moment. En 1988, j’ai consacré un chapitre de sa biographie à la théorie des moments. Ce thème n’a jamais fait l’objet d’un livre de H. Lefebvre. Par contre, on trouve de nombreux chapitres de livres sur cette théorie dans différents ouvrages (La somme et le reste ; La critique de la vie quotidienne, vol. 2 ; La présence et l’absence, Qu’est-ce que penser ?).

 

En gros, l’idée de Lefebvre est la suivante : l’homme s’individualise dans la construction de moments. Il recense le moment de l’amour, le moment du repos, le moment de la justice, le moment philosophique, etc. Le moment est une forme que l’on se donne pour penser notre présence au monde. Le moment s’oppose à la situation. La situation est une forme nouvelle à laquelle nous sommes confrontés. Le moment est une forme qui se produit de la reproduction de situations déjà vécues et que l’on décide d’habiter. Cette théorie me convient. L’homme est la totalité des moments qu’il habite et dans lesquels il se retrouve lui-même.

 

Chaque moment a sa logique : quand je peins, je m’inscris dans le moment de la peinture, et donc de sa logique propre. On ne raisonne pas de la même façon quand on fit de la science, quand on se pose la question de Dieu, quand on regarde une œuvre d’art, quand on se questionne sur sa relation amoureuse. Le moment à une logique propre. Le moment est aussi fait de la sédimentation d’une histoire sociale. Je ne peux pas peindre sans connaître ceux qui m’ont précédés (Dürer, Delacroix, Dali, Frida Khalo, etc). C’est aussi une inscription dans une époque. Peindre aujourd’hui, c’est tenir compte des possibilités techniques qui nous sont offertes par la société actuelle… Le moment est vécu au niveau de la personne, mais il est aussi une interface avec le social. Dans la société éclatée qui est la nôtre, il me semble que se penser comme dissocié (entre plusieurs moments) est un moyen d’assumer les contradictions que nous devons vivre entre plusieurs logiques qui nous traversent.

 

Camille : Depuis vingt ans, votre travail a consisté à produire des journaux par moment. Pour vous, l’écriture du journal est un moyen de dégager vos moments : la danse, la peinture, la famille, la pédagogie… H. Lefebvre n’avait pas fait le lien entre sa théorie des moments et l’écriture de journaux. C’est à vous que l’on doit cette articulation de la théorie sur cette pratique du journal.

 

Remi : Effectivement.

 

Camille : Maintenant que nous comprenons les fondements de votre théorie des moments et de la place du Journal des moments comme discipline de vie, pouvons-nous penser plus spécifiquement le moment interculturel ? Celui-ci n’était pas présent dans la pensée d’Henri Lefebvre. A quel moment le voyez-vous surgir dans votre vie ?

 

Remi : C’est une question délicate. Dans le cadre d’un groupe de recherche dont j’évoque la création à la fin de Mon Allemagne à moi, et que je nomme « Biographies », nous sommes en train de préparer un livre sur ce problème. Le livre s’intitule Le moment interculturel dans la biographie. Nous avons fait 70 biographies d’Allemands ou de Français impliqués dans l’interculturel. Nous essayons de comprendre comment, à un moment d’une biographie, une personne décide de vivre l’expérience de l’interculturalité. Il faut distinguer les origines du moment et sa naissance. Pour qu’il y ait moment, il faut qu’il y ait conscience du moment. Avant cette conscience, on pourra, dans l’après coup, reconstituer la sédimentation de situations qui s’accumulent, sans encore donner un sens, une perspective, un projet qui va pouvoir émerger de cette conscience du moment.

 

Ainsi, pour moi, la question du franco-allemand était présente à ma naissance. Je suis né en 1947. Mon père était rentré d’Allemagne où il était prisonnier en avril 1945. Il se marie le 8 septembre. Mon oncle Lucien était rentré de Dachau en mai 1945. A ma naissance, mon grand-père interrompt un journal qu’il a écrit sur son vécu de la guerre (ce journal va de 1939 à 1947)… Il avait déjà écrit un journal sur La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918[2]. Ainsi, lorsque je surviens dans le monde, le contexte de la guerre franco-allemande est fortement présent. Que faire avec ce passif ? La génération de mon père s’engage dans un mouvement de réconciliation avec l’Allemagne. Mon oncle fait partie d’une association des anciens de Dachau. Mon père s’engage à Pax Christi. Il m’associe à son travail dans cette association dès 1960. Il organise un jumelage entre la paroisse Saint Remi de Reims et une paroisse du Palatinat où avait été créé, au moyen âge, par les moines de Saint Remi un monastère (le Remigiusberg) qui était dépendant de l’abbatiale de Saint Remi. C’est dans ce cadre que je fais mon premier voyage en Allemagne.

 

En juillet 1962 (cela fait 50 ans !), De Gaulle et Adenauer viennent à Reims célébrer cette réconciliation dans la Cathédrale. Mon oncle est choisi comme diacre pour cette cérémonie. Il figure sur la photo officielle de ce moment historique. Ainsi, le roman familial, pour moi, est indissociable de l’histoire franco-allemande…

 

Camille : Vous disiez qu’il vous semble important de distinguer les origines du moment et sa naissance.

 

Remi : Oui. A quel moment puis-je dater mon moment interculturel franco-allemand ? Je dirai que tout ce qui se passe avant 1974 (mon chantier franco-allemand de réfection des tombes dans un cimetière militaire allemand, juste après la création de l’Office franco-allemand pour la jeunesse en janvier 1963, par exemple) est un ensemble de branchages qui je vais rassembler ensuite pour préparer le feu qui me permettra de travailler mon implication. Il y a un moment où cela s’enflamme ! Et alors, et alors seulement, je puis parler de la naissance d’un moment interculturel franco-allemand dans ma biographie. Cette naissance, je la date de mon entrée à l’Office franco-allemand pour la jeunesse, non plus comme participant, mais comme formateur et chercheur. Je suis recruté en 1974 pour animer un stage expérimental (Le Meux, 1974).

 

Camille : Vous racontez cette rencontre dans Le temps des médiateurs (Paris, Anthropos, 1981).

 

Remi : Oui. Et d’une certaine manière, pour moi, la construction d’un moment passe par l’écriture impliquée. L’écriture de cette monographie m’a occupé un bon moment. Ecrire ce texte fut l’émergence d’une conscience de ce moment interculturel qui était déjà, d’une certaine manière, chez moi, mais dont je prenais conscience comme problème, comme problématisation biographique. L’objectif de notre entretien est de parler du journal, mais ce texte sur Le Meux que tu évoques est une monographie. J’y raconte quinze jours d’un stage expérimental.

 

L’Ofaj crée à l’époque un bureau de la recherche-formation. Ewald Brass, le nouveau chef de service, demande à Georges Lapassade, professeur en sciences de l’éducation (discipline alors tout nouvelle) à l’université de Vincennes, d’organiser un stage expérimental pour rénover la pédagogie des rencontres de jeunes. G. Lapassade m’associe à cette recherche. A partir de cette date, j’habiterai la problématique de l’interculturel franco-allemand.

 

Mes voyages en Allemagne se multiplieront. J’animerai des groupes de formation en Allemagne et en France. J’écrirai des rapports de recherche sur des observations que je fais dans des rencontres sportives, syndicales, sur des échanges de classes, sur des échanges universitaires. Lucette Colin, mon épouse, qui avait vécu Le Meux comme participante, est très vite associée à la dynamique instituante de ce bureau de la recherche et à de la formation. En 1978, on lui confie un programme sur les échanges de classes franco-allemandes à l’école élémentaire. Ce programme de recherche dont elle est responsable durera jusqu’en 1996. Elle m’y associera. Gabriele Weigand dont nous faisons la connaissance en 1985 y est associé dès 1986.

 

Camille : Vous voulez dire que cette recherche est collective.

 

Remi : Pour chaque programme de recherche, l’Ofaj crée des groupes de chercheurs (six universitaires venant de plusieurs disciplines). Le programme a un intitulé et un descriptif. On explore un thème durant 3 années, pratiquement toujours en se confrontant au terrain des rencontres. Les programmes productifs sont renouvelés, souvent en élargissant les équipes, dans lesquelles il y a autant de chercheurs français que d’Allemands. Pour moi, ce fut une occasion de rencontre de la culture allemande et française en sociologie, anthropologie, linguistitique, philosophie, psychanalyse, psychologie, moins en histoire. Il a fallu attendre l’arrivée de Gabrielle Weigand en 1985 pour que l’histoire trouve sa place dans notre dynamique du groupe. Tous mes collègues devant s’impliquer sur le terrain, notre point commun était finalement l’acceptation d’une pratique ethnographique. Au total, j’ai travaillé avec 200 chercheurs allemands ou français entre 1974 et aujourd’hui. Je parle volontiers d’une école de l’Ofaj sur le terrain de l’interculturel.

 

Camille : Voulez-vous dire que cette école partagerait un paradigme ?

 

Remi : C’est cela. Nous avons des questions de recherche qui se développent depuis 40 ans. Nous avons aussi des pratiques de recherche, des méthodes qui mériteraient d’être davantage explicitées, même si l’ouvrage sur L’observation participante dans les situations interculturelles que nous avons publié avec Gabriele Weigand en 2006 est une première étape de l’explicitation de notre manière de travailler.

 

L’Ofaj n’a pas encore vraiment vu l’importance qu’il y aurait à expliciter ce paradigme qui caractérise des recherches aussi différentes que celles de chercheurs qui se sont affirmés par ailleurs dans leur discipline d’origine. Ce travail est engagé, mais cela demanderait des biographies scientifiques de toutes ces personnes dont, beaucoup, sont aujourd’hui, retraitées. Nous nous sommes lancés dans ce chantier avec Augustin Mutuale, Gabriele Weigand. Grace au programme « Biographies », nous nous sommes associés Birte Egloff, Barbara Frieberthäuser, Gerald Schlemminger et quelques doctorants.

 

Concernant nos formes d’écriture, la monographie a été la forme la plus pratiquée par nos groupes entre 1974 et 1995. Vers 1997, je systématise la pratique du journal sur ce terrain. En 2002, j’ai l’intuition de l’apport des histoires de vie. Dans un colloque à Berlin, organisé par Christoph Wulf, je propose de nous investir dans cette technique. L’idée est institutionnalisée en 2007 dans le programme Biographies franco-allemandes. L’idée qui supporte ce programme, c’est que les statistiques ne sont pas d’une grande aide pour comprendre en quoi une rencontre de jeunes change profondément une histoire de vie.

 

Camille : Monographies, journaux, histoires de vie… Nous retrouvons là les formes de l’écriture impliquée que vous présentez, avec Gabriele Weigand, dans La relation pédagogique (seconde édition chez Anthropos). A ces trois techniques, vous ajoutez la correspondance. Effectivement, pour moi, l’invention du courrier électronique, sa systématisation pour nous en 2000, fut l’occasion d’investir la correspondance comme outil du moment interculturel. J’ai entretenu une correspondance de recherche avec Gabriele Weigand que nous avons pu conserver depuis 2000. Récemment, Anna Royon a pu lire les 1200 pages échangées entre 2000 et 2009. Dans le texte qu’elle a écrit à la suite de cette lecture, elle voit la correspondance interculturelle comme une ressource exceptionnelle pour penser ce moment interculturel.

 

Camille : Ne faudrait-il pas envisager de publier ces échanges de lettres ? Ils ne sont pas intimes ?

 

Remi : Non, pas du tout. A partir de 2005, Gabriele Weigand et moi avons assuré un enseignement à distance en commun. A côté des cours que nous avons rédigés ensemble, nous avons fait lire nos échanges de lettres à nos étudiants, pour leur montrer comment nous venaient nos idées. Cet accès des étudiants à la manière dont les professeurs vivent leurs recherches, au jour le jour, a rencontré un grand enthousiasme chez les étudiants. Certains ont même traduit les lettres de Gabriele de l’allemand en français. La difficulté pour publier cette correspondance vient du fait que la moitié est en allemand et l’autre en français. Nous écrivons chacun dans notre langue. Un tel ouvrage ne pourrait être lu que par les lecteurs bilingues.

 

Camille : En même temps, cela serait très intéressant comme illustration du moment interculturel franco-allemand. On aurait un matériau brut et original. Ce que je dégage de nos premiers échanges, c’est une implication de quarante années dans la construction de votre moment interculturel. C’est une dimension importante de votre biographie. En explorant un disque dur d’un de vos anciens ordinateurs, avec l’aide de Marc Bourgain, nous venons de récupérer de nombreux dossiers concernant ces recherches interculturelles. Ainsi, je suis tombé sur un dossier Ligoure. Il me semble que ce chantier fut très important pour vous. Gabriele Weigand y consacre un chapitre dans La passion pédagogique. Pourriez-vous nous dire, ici, quelques mots sur ce chantier ?

 

Remi : En 1980, le fonctionnement des rencontres franco-allemandes se caractérisait comme des séjours de dix à douze jours. Ils regroupaient douze à quinze jeunes, parfois davantage, de chaque pays. Dans certains programme d’exploration, les rencontres se succédaient durant trois ans, une fois en Allemagne, une fois en France. Cette alternance était inscrite dans les Directives de l’Ofaj. A la lecture de Mon Allemagne à moi, on s’aperçoit d’ailleurs que cette alternance est toujours présente dans les programmes de recherche. Nous faisons une rencontre à Francfort, une autre à Paris, nous allons à Berlin, puis à Sainte Gemme, etc. Or, en 1980, je découvre un lieu idéal dans le Limousin pour organiser des rencontres de jeunes. C’est le Château de Ligoure, construit par Frédéric et Albert Le Play, vers 1860. C’est un lieu de 40 pièces, installé au milieu d’un domaine de 300 hectares. De plus, le château était loué nu. Il fallait tout organiser à l’intérieur.

 

J’ai proposé à l’Ofaj un programme où, d’une année sur l’autre, on pourrait rester en France pour explorer l’autogestion pédagogique des rencontres. Ce programme commença en 1980. Il fonctionna jusqu’en 1998 ! Il s’agissait d’une université d’été qui durait entre 12 et 15 jours. Elle était trinationale : franco-allemande-italienne. Elle fut principalement animée par Lucette Colin, François Attiba et moi-même du coté français ; Gérald Prein, Martin Herzhoff, Gabriele Weigand (à partir de 1985), Volker Saupe (à partir de 1991), du côté allemand ; Lorenzo Giaparrize et Diana De Vigili, côté italien. L’objectif était de former des cadres pour les rencontres franco-allemandes de jeunes. Chaque année, nous nous donnions un thème de recherche. Il s’agissait de faire du comparatisme entre nos trois pays. On a étudié la famille, l’éducation domestique, l’école, l’analyse institutionnelle, la pédagogie, mais aussi des sujets comme la musique, la danse. C’est là que j’ai fondé mes recherches sur la valse, le tango qui devaient me donner par la suite une certaine notoriété dans ce domaine des danses sociales. On dansait beaucoup. Tout était autogéré (la cuisine, le budget, les animations intellectuelles, l’éducation des enfants).

 

Camille : Ce qui m’étonne, c’est qu’il y ait eu si peu de publications sur cette aventure qui fut, semble-t-il, un grand moment de la recherche interculturelle.

 

Remi : C’est vrai. Nous avions préparé un livre en 1998, mais il n’est pas paru. Il faut dire que ma mère décède en 1998 et qu’aussi bien Lucette que moi, nous avions la tête ailleurs.

 

Camille : Pour construire l’histoire du continuum de ce moment interculturel franco-allemand, ne serait-il pas intéressant de revisiter cet ouvrage ?

 

Remi : C’est un rêve que nous caressons de temps en temps, puisque nous gardons des relations fortes avec tous les chercheurs qui ont traversé ce lieu, je dois dire ici : ce moment mythique. Dans le cadre de notre programme biographique, nous avions même l’idée de faire des entretiens avec les jeunes qui ont participé à ces rencontres, puisque les participants venaient avec leurs enfants, petits ou grands, et que, pour beaucoup d’enfants, l’expérience de cette autogestion pédagogique interculturelle fut une matrice de leur devenir biographique.

 

Camille : Si vous avez besoin d’aide, je veux bien m’investir pour exhumer ce chantier.

 

Remi : Pourquoi pas ? D’autres, avant toi, ont rêvé de s’y investir ! C’est vrai que si, avec Lucette, nous avons publié 50 livres dans notre collection « Exploration interculturelle et sciences sociales » (chez Anthropos), beaucoup de recherches importantes sont restées à l’état de littérature grise, oubliée dans des tiroirs. Pour ne citer qu’un exemple : L’enfant, l’école et l’étranger qui devait être la synthèse de 18 années de recherche sur le terrain des classes de nature, programme piloté par Lucette.

 

Camille : Cela ne justifierait-il pas la création d’une collection aux Presses Universitaires de Sainte Gemme ?

 

Remi : J’en ai parlé avec Lucette, mais celle-ci pense que le concept d’interculturel est, aujourd’hui, dépassé. Je n’en suis pas sûr. Tu as tapé cette semaine mon Journal de Rhodes qui raconte un voyage que j’ai fait en Grèce avec Gabriele Weigand, Didier Moreau, Alain Kerlan et quelques autres. Nous avons travaillé en skype avec Armando Zambrano.

 

Nous étions invités par Eléna Theodoropoulou pour fonder un réseau francophone de philosophie de l’éducation. Nous étions à Rhodes et nous avons animés un colloque international sur la philosophie de l’éducation comme praxis. Gabrielle a animé un atelier sur notre expérience de rencontres franco-allemandes de jeunes. Cet atelier rencontra un réel succès. Les Grecs qui participaient à cet atelier appelèrent à la création d’un dispositif de rencontre germano-grec, s’inspirant de l’Ofaj, pour analyser la crise actuelle de l’Europe et ses répercussions biographiques, penser les relations centre et périphérie entre les différents pays européens. C’est bien de l’interculturel dont il s’agit !

 

Camille : Jusqu’à maintenant, nous avons beaucoup parlé de L’Ofaj. Cependant, à la lecture des journaux que nous publions aujourd’hui, je découvre que votre moment de l’interculturel franco-allemand ne se limite pas à votre travail à l’Ofaj. Dans Mon Allemagne à moi, vous parlez de votre programme sur les surdoués. La biographie de Gunter Schmid en est un des résultats les plus concrets en langue française. Vous parlez aussi d’un voyage à Hambourg, sur le tango…

 

Remi : Tu as raison. Mon activité déborde largement le travail à l’Ofaj. Ainsi, je dirai que le programme biographique que j’ai réussi à instituer à l’Ofaj ne représente qu’une partie d’un programme beaucoup plus ambitieux que je me suis donné en 2002. Ma biographie de Gabriele Weigand, celle de Gunter Schmid, bientôt celle d’Elisabeth et Thomas Von salis n’ont pas été commanditées par l’Ofaj.

 

Le premier texte que l’on va lire s’intitule Etudes germaniques. Il s’agit d’un journal de lectures en allemand. Les auteurs que je lis écrivent en allemands, mais ils ne sont pas exclusivement allemands. Je travaille beaucoup avec Elisabeth et Thomas Von Salis, avec Otto Graff. Ils sont suisses. Ils travaillent à Zurich. Gabrielle travaille beaucoup avec Basel. Je parle de collègues de cette ville dans Les surdoués. Gunter Schmid est autrichien…

 

Pour moi, l’objet de ce moment interculturel est moins franco-allemand que germano-francophone. Dans le programme biographique, j’ai associé des non Français, mais francophones. Il faut travailler le franco-allemand, mais en l’élargissant. Les germanophones non allemands, les francophones non français peuvent fonctionner comme tiers dans ce moment interculturel. La rencontre de Rhodes a souligné ce rôle que doivent jouer les ressortissants d’une autre cartographie (celle de la langue qui constitue des communautés de références), que la géographie politique des nations.

 

Camille : Merci pour ces remarques qui me motivent, moi jeune de 22 ans, à explorer davantage ce travail de votre génération et à imaginer les transferts de cette recherche sur le moment interculturel franco-allemand sur d’autres terrains. Si vous le permettez, je voudrais revenir à la méthode du Journal des moments. A la lecture de votre Henri Lefebve et la pensée du possible, on découvre à côté de votre présentation de la théorie des moments chez Henri Lefebvre un certain nombre de vos journaux de recherche : il y a des journaux concernant vos recherches sur Henri Lefebvre, mais il y a aussi le Journal du non moment et le Journal d’un artiste clandestin. Vous avez publié des journaux de voyage. Il y a des moments qui comptent beaucoup pour vous et que vous n’avez pas encore donnés à lire. Est-ce délibéré ? Je pense en particulier à votre Journal pédagogique que les étudiants lisent avidement dans vos cours et qui n’a jamais été diffusé.

 

Remi : J’avoue que jusqu’à maintenant je n’avais jamais rencontré d’interlocuteur voyant la nécessité de publier le Journal des moments en tant que tel. Je dirai que les éditeurs que j’ai rencontrés jusqu’à maintenant étaient des lecteurs contingents. Ils s’intéressaient ou à un journal de danse, ou à un journal de voyage en particulier. Ils prenaient ce texte et le publiait dans une collection où ce journal pouvait trouver sa place. Je considère comme une chance le fait d’avoir pu publier ainsi des fragments de ce Journal des moments. Aujourd’hui, j’ai dû publier ainsi une vingtaine de journaux. Chaque journal peut en effet être lu séparément. Il a une autonomie. En même temps, si l’on se place du point de vue de la totalité, il est une brique qui aide à constituer un moment, lui-même mur d’une maison, peut-être un château ?, qui reste à découvrir comme architecture. Il faut en imaginer le surgissement !

 

Aujourd’hui, notamment grâce un groupe de lecteurs impliqués dont tu fais partie, je puis constater une prise de conscience de l’intérêt de la globalité, de la totalité du Journal des moments. Je ne pensais pas rencontrer, de mon vivant, d’éditeur se plaçant dans une position de lecteur nécessaire. Aujourd’hui, je sens un collectif se dégager qui réclame une politique d’édition de ces journaux fragmentaires. Je pense que ce peut être la vocation des Presses Universitaires de Sainte Gemme de se lancer dans ce chantier qui durera un certain temps.

 

Camille : En effet, si l’on considère que vous avez écrit 200 journaux, la partie publiée ne représente qu’un dixième, peut-être un huitième de ce qu’il faudra éditer.

 

Remi : Je ne suis pas sûr que tout soit intéressant. Cependant, il est vrai, si l’on prend l’exemple du chantier auquel tu t’attelles concernant le moment interculturel franco-allemand, le fait de publier trois volumes aujourd’hui, peut-être une quatrième avec Ligoure, cela va plus que doubler ce que j’ai déjà publié sur ce thème. Chaque journal apporte un biais nouveau pour construire un moment. Et cette idée de multiplier les biais me semble une caractéristique de ma démarche. Il y a des thèmes que je tiens depuis longtemps. Ainsi, j’écris mon journal de danse depuis 1994. Pareil pour mon journal pédagogique, l’analyse institutionnelle. Mais sur un thème comme Les formes de l’intérité, je diversifie les objets à chaque fois que je change de carnet. Il y aurait un chantier à faire pour regrouper des carnets qui tournent autour de la question du lien social : S’habiter, Regarder ailleurs, Les formes de l’intérité, Le moment de l’amour. Il y aurait à faire de même autour de la question du corps, de la famille, etc.

 

Camille : On n’est pas sorti de l’auberge ! D’autant plus que vous continuez à écrire chaque jour. Sur le moment interculturel, il y aura encore d’autres carnets à relire. J’ai lu votre journal Moment de l’interculturel dans la biographie, dans lequel vous suivez les travaux du groupe de recherche qui s’est développé depuis 2007.

 

Remi : Ces carnets (il y en a trois) seraient intéressants pour compléter ton chantier actuel. Il me semble que ce Journal des moments est un exemple de recherche-action, un Work in Progress, comme disent les sociologues américains : c’est forcément un chantier inachevé, tant que je serai en mesure d’écrire. Ma mère a tenu jusqu’à 83 ans.

 

Camille : Cette dernière remarque me fait penser que le Journal des moments ne s’arrête pas à votre propre écriture, mais que l’on pourrait y adjoindre l’écriture de vos ancêtres, de vos anciens étudiants devenus professeurs, formateurs, animateurs, de vos enfants…

 

Remi : Tu as totalement raison. Un des horizons que j’ai devant les yeux en publiant mes journaux est de susciter des vocations. Depuis que tu me connais, tu écris des jour-naux. J’ai l’ambition de donner à lire mes étudiants, mes proches, toutes ces personnes qui se sentent membres de cette communauté de référence que nous formons autour de ce moment de l’écriture du journal. J’avais ce désir depuis longtemps ! Aujourd’hui, le renouveau des Presses Univer-sitaires de Sainte Gemme rend possible ce qui m’apparaissait encore en septembre dernier comme impossible. La conjoncture est favorable à une transduction au sens d’Henri Lefebvre : on va dépasser toutes les petites expériences faites pendant quarante ans. Nous allons élever les fragments dispersés dans un projet global, dans une totalité faisant sortir notre paradigme de la clandestinité.

[1] Il paraît dans le livre collectif préparé par Augustin Mutuale Le journal des moments, l’atelier de Remi Hess (tome 1 : Une éducation tout au long de la vie).

[2] Paul Hess, La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, impressions d’un bombardé (présentation de Remi Hess, Paris, Anthropos, 1998, 680 p.)

Remi Hess. Recherches franco-germaniques

Tome II : Mon Allemagne à moi.

 

Ici nous vous donnons à lire l'avant-propos du Tome II des recherches franco-germaniques de Remi Hess.

 

La place de Mon Allemangne à moi dans les Recherches franco-germaniques par Camille Rabineau

 

Depuis quelques temps, je seconde Remi Hess dans son entreprise de Journal des moments. J’ai découvert ce chantier dans le cadre de son cours Penser l’institution, où il invitait ses étudiants à tenir leur journal de recherche. Pour nous stimuler, il faisait circuler ses carnets. Un jour, lors d’une réunion du comité de rédaction de la revue Les irrAiductibles, il a exprimé le désir de trouver quelqu’un qui accepte de taper l’un de ces carnets. Je me suis proposée. Deux jours plus tard, je lui rendais la frappe de son journal. La rapidité avec laquelle j’ai fait ce travail l’a surpris. Puisque je lui exprimais ma disponibilité pour en taper un second, il a accepté, et, depuis, j’ai tapé une vingtaine de ces carnets regroupés dans son armoire à journaux de la bibliothèque de Sainte Gemme. Cela a permis de faire circuler certains textes qui restaient jusqu’à maintenant à l’état de manuscrits…

 

En janvier 2012, R. Hess fait la connaissance de Marc Bourgain, imprimeur à Sainte Gemme, qui connaissait son travail et lui a proposé de relancer les Presses Universitaires de Sainte Gemme qu’il avait créées, avec Véronique Dupont, en 2005. Marc Bourgain avait découvert le Journal de Sainte Gemme (2000-2006) de R. Hess sur internet et en avait fait une édition pour lui…

 

Depuis ce jour, l’idée d’éditer le Journal des moments, déjà ancienne, a pris corps. Ce chantier a d’ailleurs été accéléré par l’idée d’Augustin Mutuale, très engagé dans la pédagogie du journal, de coordonner un ouvrage sur la pratique du Journal des moments. Il a invité une quarantaine des lecteurs de R. Hess à prendre la plume pour commenter ce chantier. Je crois que ce livre va paraître dans les jours qui viennent. Cette initiative a obligé R. Hess à revisiter son armoire à journaux pour donner à lire des textes, parfois oubliés depuis 40 ans.

 

Je voudrais proposer aujourd’hui, en guise d’introduction à ce second volume de ses Recherches franco-germaniques, intitulé Mon Allemagne à moi, d’expliquer au lecteur la démarche concernant le Journal des moments, puis de développer plus spécifiquement une réflexion sur le moment interculturel franco-allemand qui se développe dans plusieurs textes publiés aujourd’hui par sous le titre généri-que de Recherches franco-germaniques dans la collection « Recherches interculturelles », de Driss Aloui..

 

Etudes germaniques est le premier tome de ces Recherches franco-germaniques. Il s’agit d’un journal de lectures. Mon Allemagne à moi constitue le second tome. Parait simultanément L’amie critique, journal d’une intérité pédagogique et philosophique franco-allemande qui constitue le troisième tome de cet ensemble. De plus, il convient de mettre ces trois textes en perspective avec l’histoire de vie de Gunter Schmid, Pédagogie de l’enfant doué qui paraît aujourd’hui, aussi. R. Hess a recueilli et commenté cette histoire de vie en juillet 2009. On peut mettre ce texte de l’histoire de vie de Gunter Schmid en perspective avec son journal Les surdoués, qui est le tome IV des Recherches franco-germaniques. Il s’agit d’un journal tenu au cours d’une recherche financée par les Communautés européennes.

 

Avant d’entrer dans l’analyse de ce moment interculturel de R. Hsss, je voudrais dire quelques mots sur le projet du Journal des moments.

 

C’est justement à l’occasion de son premier voyage en Allemagne, il avait 17 ans (cela fait presque 50 ans !), que sa mère lui a donné l’idée de tenir un journal de voyage. Il faisait ce voyage avec sa sœur Odile, d’un an sa cadette. Ils ont tenu un journal dans lequel ils ont raconté leur séjour dans le Palatinat. Il a été conservé[1]. Ensuite, dans diverses occasions, R. Hess tient un journal (entre 1966 et 1971 son carnet d’entraînement de sportif ; entre 1968 et 1969, son journal d’étudiant de sociologie à Nanterre, etc).

 

En 1974, rencontrant Raymond Fonvieille qui a tenu son journal d’instituteur entre 1947 et 1974, R. Hess voit les possibilités qu’il y a à tenir un journal professionnel. Il était déjà professeur de lycée et enseignait à l’université de Vincennes. Il a proposé à ses étudiants de tenir un journal. A cette époque, il n’avait pas encore l’idée du Journal des moments.

 

L’idée d’un Journal des moments s’est imposée à lui en 1989 lorsqu’il a relu le journal tenu durant l’année 1982-83, sur sa pratique pédagogique dans un lycée de banlieue. Il faisait circuler ce journal à ses élèves, ses collègues. En 1989, on lui a proposé de le publier. En le relisant, il s’est aperçu que ce texte contenait plusieurs fils : sa pratique pédagogique proprement dite, qu’il voulait prélever (puisque le livre qu’on lui proposait de mettre en forme devait s’intituler Le lycée au jour le jour), mais il y avait aussi dans ce journal beaucoup des pages sur sa vie personnelle (à l’époque, il avait une relation difficile avec un SDF qui squattait sa voiture la nuit ; il n’avait pas de mauvaises relations avec lui ; il caressait même l’idée de le réintégrer dans une vie normale) ; dans ce journal, il y avait aussi de nombreux développements sur son activité d’auteur (il racontait sa participation à plusieurs comités de rédaction de revues).

 

Quand il a fait le tri pour préparer Le lycée au jour le jour, il a pris conscience qu’en fait son journal de 1982-83 avait trois fils rouges, on pourrait dire trois journaux différents qui se mélangeaient dans ce Journal total. Il a alors eu l’intuition qu’au lieu de tenir un seul journal, il aurait pu en tenir trois en parallèle. Chaque thème justifiait en soi un journal particulier.

 

A cette époque, R. Hess vient de publier la biographie intellectuelle d’Henri Lefebvre (Henri Lefebvre et l’aventure du siècle, Paris, Métailié, 1988). R. Hess a rencontré Henri Lefebvre en 1967 à Nanterre. Il était son professeur de sociologie. Il a écrit sa thèse de sociologie sous sa direction (1973). Dès 1978, dans Centre et périphérie, R. Hess utilise le concept de moment d’H. Lefebvre. En 1988, il consacre un chapitre de sa biographie à la théorie des moments. Ce thème n’a jamais fait l’objet d’un livre de H. Lefebvre. Par contre, on trouve de nombreux chapitres de livres sur cette théorie dans différents ouvrages (La somme et le reste ; La critique de la vie quotidienne, vol. 2 ; La présence et l’absence, Qu’est-ce que penser ?).

 

En gros, l’idée de Lefebvre est la suivante : l’homme s’individualise dans la construction de moments. Il recense le moment de l’amour, le moment du repos, le moment de la justice, le moment philosophique, etc. Le moment est une forme que l’on se donne pour penser notre présence au monde. Le moment s’oppose à la situation. La situation est une forme nouvelle à laquelle nous sommes confrontés. Le moment est une forme qui se produit de la reproduction de situations déjà vécues et que l’on décide d’habiter. Cette théorie convient à R. Hess. L’homme est la totalité de moments qu’il habite et dans lesquels il se retrouve lui-même.

 

Chaque moment a sa logique : quand on peint, on s’inscrit dans le moment de la peinture, et donc dans sa logique propre. On ne raisonne pas de la même façon quand on fait de la science, quand on se pose la question de Dieu, quand on regarde une œuvre d’art, quand on se questionne sur sa relation amoureuse. Le moment à une logique propre. Le moment est aussi fait de la sédimentation d’une histoire sociale. On ne peut pas peindre sans connaître ceux qui nous ont précédés (pour R. Hess : Dürer, Delacroix, Dali, Frida Khalo, etc). C’est aussi une inscription dans une époque. Peindre aujourd’hui, c’est tenir compte des possibilités techniques qui nous sont offertes par la société actuelle… Le moment est vécu au niveau de la personne, mais il est aussi une interface avec le social. Dans la société éclatée qui est la nôtre, il semble à R. Hess que se penser comme dissocié (entre plusieurs moments) est un moyen d’assumer les contradictions que nous devons vivre entre plusieurs logiques qui nous traversent.

 

Ainsi, depuis vingt ans, le travail de R. Hess a consisté à produire des journaux par moment. Pour lui, l’écriture du journal est un moyen de dégager ses moments : la danse, la peinture, la famille, la pédagogie… H. Lefebvre n’avait pas fait le lien entre sa théorie des moments et l’écriture de journaux. C’est à R. Hess que l’on doit cette articulation de la théorie sur cette pratique du journal.

 

Maintenant que sont donnés les fondements de la théorie des moments de R. Hess et de la place du Journal des moments comme discipline de vie, je me propose de me centrer plus spécifiquement sur le moment interculturel ? Celui-ci n’était pas présent dans la pensée d’Henri Lefebvre. A quel moment le surgit-il dans la vie de R. Hess ?

 

Dans le cadre d’un groupe de recherche dont il parle la création à la fin de Mon Allemagne à moi, et qui se nomme « Biographies », est évoqué la préparation d’un livre sur ce problème. Le livre s’intitule Le moment interculturel dans la biographie, dans lequel les auteurs constatent qu’à un moment d’une biographie, une personne décide de vivre l’expérience de l’interculturalité. R. Hess distingue les origines du moment et sa naissance. Pour qu’il y ait moment, il faut qu’il y ait conscience du moment. Avant cette conscience, on pourra, dans l’après coup, reconstituer la sédimentation de situations qui s’accumulent, sans encore donner un sens, une perspective, un projet qui va pouvoir émerger de cette conscience du moment.

 

Ainsi, pour R. Hess, la question du franco-allemand était présente à sa naissance, puisqu’il est né en 1947. Son père était rentré d’Allemagne où il était prisonnier en avril 1945. Il se marie le 8 septembre. Son oncle Lucien était rentré de Dachau en mai 1945. A sa naissance, son grand-père Paul Hess interrompt un journal qu’il a écrit sur son vécu de la guerre (ce journal va de 1939 à 1947)… Il avait déjà écrit un journal sur La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918[2]. Ainsi, lorsque R. Hess survient dans le monde, le contexte de la guerre franco-allemande est fortement présent. Que faire avec ce passif ? La génération de son père s’engage dans un mouvement de réconciliation avec l’Allemagne. Son oncle fait partie d’une association des anciens de Dachau. Son père s’engage à Pax Christi. Il associe son fils à son travail dans cette association dès 1960. Il organise un jumelage entre la paroisse Saint Remi de Reims et une paroisse du Palatinat où avait été créé, au moyen âge, par les moines de Saint Remi un monastère (le Remigiusberg) qui était dépendant de l’abbatiale de Saint Remi. C’est dans ce cadre que R. Hess fait son premier voyage en Allemagne.

 

En juillet 1962 (cela fait 50 ans !), De Gaulle et Adenauer viennent à Reims célébrer cette réconciliation dans la Cathédrale. Son oncle, prêtre, est choisi comme diacre pour cette cérémonie. Il figure sur la photo officielle de ce moment historique. Ainsi, le roman familial, pour R. Hess, est indissociable de l’histoire franco-allemande…

 

A quel moment dater son moment interculturel franco-allemand ? Tout ce qui se passe avant 1974 (son chantier franco-allemand de réfection des tombes dans un cimetière militaire allemand, juste après la création de l’Office franco-allemand pour la jeunesse en janvier 1963, par exemple) est un ensemble de branchages qu’il rassemble ensuite pour préparer le feu qui lui permettra de travailler son implication. Il y a un moment où cela s’enflamme ! Et alors, et alors seulement, on peut parler de la naissance d’un moment interculturel franco-allemand dans sa biographie. Cette naissance, R. Hess la date de son entrée à l’Office franco-allemand pour la jeunesse, non plus comme participant, mais comme formateur et chercheur. Il est recruté en 1974 pour animer un stage expérimental (Le Meux, 1974)[3].

 

L’écriture de la monographie de ce stage l’a occupé un bon moment. Ecrire ce texte fut l’émergence d’une conscience de ce moment interculturel qui était déjà, d’une certaine manière, chez lui, mais dont il prenait conscience comme problème, comme problématisation biographique.

 

L’Ofaj crée à l’époque un bureau de la recherche-formation. Ewald Brass, le nouveau chef de service, demande à Georges Lapassade, professeur en sciences de l’éducation (discipline alors toute nouvelle) à l’université de Vincennes, d’organiser un stage expérimental pour rénover la pédagogie des rencontres de jeunes. G. Lapassade associe R. Hess à cette recherche. A partir de cette date, il habitera la problématique de l’interculturel franco-allemand.

 

Ses voyages en Allemagne se multiplieront. Il animera des groupes de formation en Allemagne et en France. Il écrira des rapports de recherche sur des observations faites dans des rencontres sportives, syndicales, sur des échanges de classes, sur des échanges universitaires. Lucette Colin, son épouse, qui avait vécu Le Meux comme participante, est très vite associée à la dynamique instituante de ce bureau de la recherche et à de la formation. En 1978, on lui confie un programme sur les échanges de classes franco-allemandes à l’école élémentaire. Ce programme de recherche dont elle est responsable durera jusqu’en 1996. Elle y associera R. Hess. Gabriele Weigand dont ils font la connaissance en 1985 est associé à ce programme dès 1986.

 

Pendant 40 ans, des recherches se développent. Des collectifs de recherche mettent en commun leurs réflexions sur les pratiques de recherche, les méthodes qu’ils veulent davantage expliciter, comme dans l’ouvrage sur L’observation participante dans les situations interculturelles, publié avec Gabriele Weigand en 2006.

 

En 1980, le fonctionnement des rencontres franco-allemandes se caractérisait comme des séjours de dix à douze jours. Ils regroupaient douze à quinze jeunes, parfois davantage, de chaque pays. Dans certains programme d’exploration, les rencontres se succédaient durant trois ans, une fois en Allemagne, une fois en France. Cette alternance était inscrite dans les Directives de l’Ofaj. A la lecture de Mon Allemagne à moi, on s’aperçoit d’ailleurs que cette alternance est toujours présente dans les programmes de recherche. Une rencontre à Francfort, une autre à Paris, puis à Berlin, puis à Sainte Gemme, etc.

 

Or, en 1980, R. Hess découvre un lieu idéal dans le Limousin pour organiser des rencontres de jeunes. C’est le Château de Ligoure, construit par Frédéric et Albert Le Play, vers 1860. C’est un lieu de 40 pièces, installé au milieu d’un domaine de 300 hectares. De plus, le château était loué nu. Il fallait tout organiser à l’intérieur.

 

R. Hess propose à l’Ofaj un programme où, d’une année sur l’autre, on pourrait rester en France pour explorer l’autogestion pédagogique des rencontres. Ce programme commença en 1980. Il fonctionna jusqu’en 1998 ! Il s’agissait d’une université d’été qui durait entre 12 et 15 jours. Elle était trinationale : franco-allemande-italienne. Elle fut principalement animée par Lucette Colin, François Attiba et moi-même du coté français ; Gérald Prein, Martin Herzhoff, Gabriele Weigand (à partir de 1985), Volker Saupe (à partir de 1991), du côté allemand ; Lorenzo Giaparrize et Diana De Vigili, côté italien.

 

L’objectif était de former des cadres pour les rencontres franco-allemandes de jeunes. Chaque année, le groupe se donnait un thème de recherche. Il s’agissait de faire du comparatisme entre les trois pays. Furent étudiées la famille, l’éducation domestique, l’école, l’analyse institutionnelle, la pédagogie, mais aussi la musique, la danse. C’est là que R. Hess fonde ses recherches sur la valse, le tango qui devaient lui donner par la suite une certaine notoriété dans ce domaine des danses sociales. On dansait beaucoup. Tout était autogéré (la cuisine, le budget, les animations intellectuelles, l’éducation des enfants).

 

Construire l’histoire du continuum de ce moment interculturel franco-allemand demanderait d’explorer d’autres terrains.

 

Ici, dans Mon Allemagne à moi, R. Hess donne à lire plusieurs terrains sur lesquels ils travaillent entre 2006 et 2008. Ce journal s’inscrit donc dans une suite de journaux. Nous en exhumons quatre cette année. Dans l’avenir, nous essaierons de retrouver les traces d’autres époques, comme celle de Ligoure dont nous connaissons l’existence de traces diaristiques. Ce moment de Ligoure fut vécu comme mythique par beaucoup de participants.

 

Avec Lucette Colin, R. Hess a publié 50 livres dans la collection « Exploration interculturelle et sciences sociales » (chez Anthropos), mais beaucoup de recherches importantes sont restées à l’état de littérature grise, oubliée dans des tiroirs. Pour ne citer qu’un exemple : L’enfant, l’école et l’étranger qui devait être la synthèse de 18 années de recherche sur le terrain des classes de nature, programme piloté par Lucette Colin. C’est pour donner un espace de publication à ces recherches interculturelles passées, présentes ou futures, que se la crée la collection Recherches interculturelles aux Presses Universitaires de Sainte Gemme.

[1] Il paraît dans le livre collectif préparé par Augustin Mutuale Le journal des moments, l’atelier de Remi Hess (tome 1 : Une éducation tout au long de la vie).

[2] Paul Hess, La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, impressions d’un bombardé (présentation de Remi Hess, Paris, Anthropos, 1998, 680 p.)

[3] R. Hess, Le temps des médiateurs (Paris, Anthropos, 1981).

Remi Hess. Recherches franco-germaniques

Tome III : L'amie critique

 

Ici, nous vous donnons à lire la présentation du journal d'intérité tenu par Remi Hess sur son amie allemande, Gaby Weigand. Cette présentation a été écrite par Augustin Mutuale.

 

Le journal qui nous est présenté ici raconte le quotidien d’une amitié entre l’auteur et une collègue allemande, Gabriele Weigand, professeur à l’université de Karlsruhe où elle est doyenne au moment où commence le journal, puis à la fin du récit vice-présidente du conseil scientifique de son université. Il s’agit d’une tranche de vécu de trois années, captée sur un engagement qui dure depuis 1985. C’est donc un « moment » de travail et d’amitié qui est saisie, ici. Le journal de R. Hess que l’on va lire a une triple inscription que le titre de l’ouvrage, L’amie critique, une intérité pédagogique et philosophique franco-allemande, pose de manière quelque peu elliptique, et donc que je me propose d’expliciter dans cette présentation. Il convient ici d’éclairer les notions d’intérité et d’ami critique, avant de parler de la dimension franco-allemande de la recherche.

 

L’intérité

 

Un travail de terrain en commun se développe depuis 1985. Une correspondance scientifique appuie les recherches commune depuis longtemps entre les deux amis : ainsi, les lettres échangées entre 2000 et 2009 qui représentent un volume de plus de 1200 pages ont été commentées récemment[1]. Cependant, en février 2007, R. Hess, prenant conscience qu’il ne dit pas tout dans ses lettres, a ouvert un carnet (ou plutôt des cahiers : Gaby 1, 2, 3, 4, 5)… Il veut y noter tout ce qu’il veut travailler avec Gaby, mais qui n’a pas trouvé place dans la correspondance. Ce journal d’une amitié de travail aura sa place dans son projet de Journal des moments[2]. Il fait l’effort d’inscrire dans le Journal des moments, le moment de l’intérité. Dans le Journal des moments, depuis des années, il tient des journaux sur ses voyages, de ses idées, son rapport à la danse, à la pédagogie, à ses objets de recherche, à la maison… Dès 1997, il a pu tenir des journaux sur ses rapports avec des personnes, des petits groupes. C’est en 1998 qu’il découvre le concept d’intérité. Il donne comme sous-titre à Pédagogues sans frontières : « écrire l’intérité ».

 

Dans L’amie critique, il nous donne des définitions de l’intérité :

 

« L’intérité est le fait de partager (fortement) une vision du monde avec des membres d’une communauté de référence. A deux, le nombre de moments partagés peut-être important. L’intérité est donc construite de ces moments partagés » (12 juin 2007).

 

Et encore :

 

« L’intérité est un morceau de transversalité partagée (à deux, à plusieurs) » (Août 2008).

 

« Dans une transversalité partagée, il y a de l’affect, des idées, de l’organisation ; il y a de l’instituant. Si l’institué maintient le cadre d’une intérité, l’instituant en stimule la créativité » (Août 2008).

 

Le journal des moments est un chantier qui a sa place dans la recherche biographique. A côté de l’histoire de vie, de la correspondance, des monographies, le journal est un outil d’observation du quotidien. Le journal traque la manière dont on se construit, dont on s’institue. Le journal donne la trace d’un processus : l’instituant ordinaire.

 

Choisir de tenir un journal de ses relations avec Gaby Weigand est, pour R. Hess, un moyen de s’observer comme universitaire, intéressé de développer une recherche franco-allemande… Ce journal rassemble des descriptions de situations vécues, des méditations, des idées, des lectures (peu), beaucoup de projets d’écriture, dont un certain nombre finissent par prendre forme et déboucher sur des publications, parfois des doutes sur le sens de la relation...

 

Ce travail de méditation pourrait s’étayer de la lecture d’autres journaux qu’il tient et qui accompagnent des recherches précises (Les Surdoués, Biographies franco-allemande), ou ses séjours en Allemagne (Mon Allemagne à moi). On pourrait aussi associer à ce travail Etudes germaniques, qui est un journal de lecture dans lequel il note ses commentaires de lectures concernant des auteurs germaniques qu’il lit, le plus souvent, en langue allemande… Je pourrais aussi évoquer son Journal pédagogique qui peut restituer certaines recherches sur la relation pédagogique qu’il a conduites avec Gaby.

 

Par rapport à tous ces journaux qui se donnent pour thèmes des objets : le voyage, la recherche, la lecture, etc, le journal d’intérité se donne plus particulièrement pour objet la relation que l’on entretient avec une personne ou un tout petit groupe de personnes. La relation à Gaby est amicale, mais elle est surtout professionnelle. Dans un ouvrage qu’il termine en juillet 2009 avec Günter Schmid (Pédagogie de l’enfant doué), celui-ci parle de son rapport avec Armin, qu’il définit comme « ami critique ». R. Hess ne disposait pas de ce concept en 2007, lorsqu’il se décide à commencer ce journal. Pourtant, avec Gaby, c’est bien de cela qu’il s’agit : se construit une relation avec une personne qui partage avec soi une situation professionnelle (on fait le même métier), mais qui du fait qu’elle exerce ce métier ailleurs, ne peut rentrer en concurrence avec soi. Sa distance lui donne le droit d’intervenir sur vous, vos problèmes. Cette relation vous permet donc, comme le montre très bien Günter Schmid, de progresser plus vite.

 

Relire un journal d’intérité est un moyen de reprendre pied sur le sens de l’amitié critique. C’est donc le moyen d’une évaluation critique et radicale sur la somme du travail accompli, et sur les restes à reprendre…

 

Le journal est un outil d’analyse régressive-progressive. Il restitue des discussions, des débats, des désaccords, aussi. Le fait qu’ils soient écrits permet d’un côté une capitalisation (on ne refait pas deux fois les mêmes discussions, les mêmes erreurs). La succession de ces notes permet aussi de dégager un mouvement : c’est le sens de l’histoire, le sens de notre histoire.

 

Faire partager ce journal à d’autres est une invitation aux chercheurs s’intéressant au « biographique » à voir la force de cette technique comme mode de construction du chercheur, tout au long de sa vie.

 

Ce journal rassemble plusieurs carnets (les cinq premiers). Je crois savoir qu’un sixième est en cours. R. Hess a écrit ce journal sur des carnets qu’il a donné à taper à Jenny Gabriel, Sandrine Deulceux et Saïda Zoghlami. La numérisation de ces textes en permet la lecture par la communauté de référence à laquelle appartiennent les deux amis, notamment le groupe de recherche franco-allemand sur le « biographique » qui est évoqué dans ce journal et auquel j’appartiens.

 

Le concept d’ami critique

 

Le concept qui donne son unité au livre que l’on va lire est celui d’ami critique. R. Hess n’en est pas l’inventeur. Il doit ce concept à Gunter Schmid, même si la pratique de l’ami critique remonte bien avant sa conceptualisation. Dans son journal, la demande de critique par rapport à sa pratique est constante dans sa relation à Gaby. Ainsi, le mercredi 4 mars 2009, R. Hess écrit :

 

« Comme je le disais à Gaby : à Paris, je n’ai pas de moment pour prendre de recul. Je n’ai personne avec qui parler à bâtons rompus des idées qui me traversent la tête… On est toujours dans l’urgence… Pour être efficace, j’ai besoin de moments de méditations… Je ne puis me penser avec mes étudiants, même si je suis entouré par des personnes précieuses… »

 

Le même jour, pensant à la fonction d’accueil des idées les plus originales par son journal, il ajoute :

 

« Pour un moins doué, ce type de transduction est fou. Ce n’est pas quelque chose à faire survenir dans le réel… Veux-je le faire advenir dans le réel ? Cela ne me suffit-il pas d’en faire une page de journal ? L’avantage du journal, c’est qu’il autorise à toutes les transductions. Le lecteur, parce qu’il suit un fil, s’intéresse à ces associations. Décider de lire un journal, c’est accepter d’entrer dans la subjectivation de quelqu’un d’autre, c’est accepter de faire un voyage dans ses constellations associatives. »

 

On sait que Gabriele Weigand lit le journal de R. Hess. Je devrais dire les journaux. Certains s’échangent des lettres. Eux (G. Lapassade, R. Hess, G. Weignad) s’échangent des journaux de 150 ou 200 pages qu’ils se commentent rapidement après leur réception. Déjà dans Après Lourau. Refonder l’analyse institutionnelle (journal de R. Hess de 2000-2003), nous lisons les retours de Georges Lapassade qui a du être, lui aussi, un ami critique, pour R. Hess ; mais aussi de Gabriele Weigand. Le journal de 2000-2003 donne à lire une longue lettre de Gaby (en allemand). Cette lettre est enthousiaste, enthousiasmée. C’est à dire que la critique peut ne pas être négative lorsque le texte le mérite. Cependant, à d’autres moments, ici, en particulier dans ce journal de 2007-2009, la réprimande peut s’exprimer de temps en temps. Ainsi, dans le Magdeburgerhaus (Karlsruhe), le 5 mars, 11 h 50, R. Hess note que Gaby le rappelle à l’ordre : elle n’est pas contente de sa désimplication dans une réunion de travail.

 

L’apport conceptuel de Gunter Schmid

 

C’est à Gunter Schmid que R. Hess doit la notion d’ami critique, encore que si on lit bien G. Weigand, celle-ci l’utilise dès 2008 dans sa préface à l’édition allemande de La pratique du journal de R. Hess[3]. Dans la mesure où elle travaille alors avec G. Schmid, il n’est pas douteux que ce concept circulait déjà depuis un moment en langue allemande, dans le cercle des chercheurs pédagogues développant la pédagogie pour enfants doués.

 

Gunter Schmid, proviseur de la Karl Popper Schule de Vienne, un lycée public accueillant des classes pour élèves surdoués qu’il a créées, écrit dans Pédagogie de l’enfant doué (PUSG, 2012) :

 

« Pour se développer effectivement, on a besoin d’avoir des partenaires. Si l’on cherche à se développer seul, on ne découvrira jamais les limites de nos initiatives. Se connaître soi-même suppose de se confronter à l’autre. Trouver quelqu’un qui développe le même projet que nous, c’est la possibilité d’avoir un ami critique. Cet ami n’est pas un concurrent. C’est quelqu’un qui nous observe, pour nous aider à prendre conscience de ce que l’on fait vraiment. Ainsi, dans le regard de l’autre, on peut voir ce qu’il y a à faire. J’ai trouvé cet ami critique en la personne d’Armin Hackl ».

 

Armin Hackl est proviseur du Lycée de Würzburg. Il a aussi créé des classes pour enfants doués, ces classes où enseigna Gabriele Weigand, à l’époque où elle était encore professeur de lycée (jusqu’en 2003). Plus loin, Gunter Schmid précise à propos de lami critique et des visites mutuelles :

 

« C’était un temps où l’on avait beaucoup de rencontres. Armin et moi avions institué un système de visites et d’évaluations mutuelles. On se rendait des visites plusieurs jours par an. On observait la culture de l’école de l’autre. Nous pratiquions l’observation participante de la vie des classes ; nous observions également les relations entre la direction de l’établissement et les professeurs. Les élèves étaient associés, les parents aussi. À la fin de notre visite à l’autre école, il y avait des réunions de professeurs, avec les directeurs. L’ami critique faisait un rapport sur ce qu’il avait vu : il donnait un feed-back. Ce système de visites mutuelles était non seulement bénéfique, mais il est devenu l’instrument le plus important pour nous faire avancer au niveau de nos théories pédagogiques.

 

Dans tous les stages que je propose aux professeurs, je leur suggère de se trouver un ami critique avec qui on organise un système de visites mutuelles. Ce dispositif est plus valable qu’une évaluation abstraite. Ce n’est pas ou l’un ou l’autre. Tous les dispositifs d’évaluation sont intéressants, mais cette évaluation par une personne qui partage notre philosophie est la chose la plus importante. La Sir-Karl-Popper-Schule ne serait pas ce qu’elle est s’il n’y avait pas eu ce feed-back, ce retour critique régulier sur ce que nous faisons.

 

Dans le commentaire de l’histoire de vie qu’il a recueillie auprès de Gunter Schmid, R. Hess écrit en juillet 2009 :

 

« Le concept d’ami critique est l’aboutissement de cet échange très riche et très fort pour se renforcer à la fois comme personne et comme groupe. L’amitié des deux hommes est, en effet, moteur des visites d’enseignants, entre les deux établissements de Würzburg et de Vienne. À son tour, cette intérité qui se construit entre les deux établissements devient le fer de lance des deux programmes européens, qui sont bien décrits ici.

 

Dans cette narration, la méthodologie de l’ami critique est donc élevée au concept. Cette théorie des visites et de la pratique de l’ami critique nous renvoie à des expériences concrètes.

 

Pour ma part, lorsque j’étais professeur de lycée, j’ai aussi eu l’idée d’ouvrir ma classe à une collègue de français, qui vînt me visiter dans mes cours d’économie. En échange, j’assiste à ses cours de français… Une amitié se crée. Elle sera instituante, puisque dix ans après mon départ de l’institution, Claude Palacios reprendra l’idée d’écrire un journal institutionnel de l’établissement, prolongeant ainsi l’expérience que j’avais conduite en 1982-83, et qui donnera mon livre Le lycée au jour le jour. Son journal est écrit durant un an. La perspective est un peu différente de la mienne, puisqu’elle n’occupe pas tout à fait la même position…

 

Je crois que ma relation avec Gabriele Weigand relève aussi de ce concept d’ami critique. En 1985, je découvre la thèse de Gabriele sur la pédagogie institutionnelle. Je vois qu’elle a la même définition que moi du travail à accomplir sur le terrain du lycée… Nous faisons connaissance. Nous nous invitons à découvrir nos terrains : je visite son lycée ; elle visite mon lieu de travail. Nous faisons aussi des visites de classes, ensemble. Ce terrain se double d’une méditation, sur la pédagogie en Allemagne et en France… Comme pour Armin et Günter, le fait que nous soyons de deux nationalités différentes permet cette distance critique. Nous ne sommes pas identiques. « Nous n’avons jamais été concurrentiels », dit Gunter. C’est très important cette sécurité que nous donne l’Autre, d’être justement autre, en même temps que même : et donc de pouvoir adopter une position critique, sans être dans le jugement, dans la rivalité. On accepte le point de vue de l’autre, parce qu’il est libre de dire que ce que l’on fait est génial, ou au contraire que l’on se trompe en lançant tel combat, dans telle situation !

 

Comme Gunter et Armin, avec Gabriele, nous avons expérimenté l’élargis-sement de notre relation duale à un groupe. Nous tenons une correspondance pédagogique que nous faisons lire à nos étudiants. Nos étudiants partagent ainsi nos interrogations, nos doutes, nos trouvailles. Le détail des dispositifs varie, mais l’esprit est le même : on a besoin de l’autre pour exister. Il n’y a pas de progrès possible, sans l’interaction que permet l’ami critique ».

 

Il me semble que cette trouvaille de se créer une relation amicale d’aide est importante, car la plupart des philosophes ne pensent qu’à partir de leur propre personne. Parfois, certains se mettent à la place de l’universel (Dieu, l’Humanité, le Parti, etc). Ici, avec R. Hess, G. Weigand, G. Schmid, Armin Hackl, nous avons une pensée pédagogique qui se produit de la reconnaissance de la force critique, que produit cette intérité partagée à deux collègues, qui n’est pas fusionnelle, mais comme le dit R. Hess (s’inspirant des recherches de sa fille Charlotte) : « symphilo-sophique au sens où les Romantiques allemands employaient ce terme (les frères Schlegel, Novalis, Schleiermacher, Schelling)… » On accepte la critique, même si elle est dure. L’amitié permet cela, exige cela !

 

La dimension interculturelle franco-allemande

 

Cette amitié décrite ici est franco-allemande. Ce journal est donc aussi une réflexion sur le moment interculturel franco-allemand qui se déve-loppe dans plusieurs autres textes de R. Hess dont plusieurs sortent en même temps que cet ouvrage aux Presses Universitaires de Sainte Gemme.

 

Il y a Etudes germaniques et Mon Allemagne à moi. Ces deux textes doivent être mis en perspective avec l’histoire de vie de Gunter Schmid, Pédagogie de l’enfant doué que nous avons déjà évoquée. Dans l’édition de cet ouvrage sur l’histoire de vie de Gunter Schmid, on trouve un autre journal de R. Hess : Les surdoués. Il s’agit d’un journal tenu au cours d’une recherche financée par les Communautés européennes. Enfin, va paraître simultanément Le Journal d’une intérité franco-allemande qui constitue un moment de cet ensemble

 

Comment pouvons-nous penser plus spécifiquement le moment interculturel de R. Hess ?

 

Dans le cadre d’un groupe de recherche dont il évoque la création à la fin de Mon Allemagne à moi, nommé « Biographies », et auquel je participe, nous préparons un livre qui s’intitule Le moment interculturel dans la biographie. Dans ce groupe, nous avons fait 70 biographies d’Allemands ou de Français impliqués dans l’interculturel. Nous essayons de comprendre comment, à un moment d’une biographie, une personne décide de vivre l’expérience de l’interculturalité. Il faut distinguer les origines du moment et sa naissance. Pour qu’il y ait moment, il faut qu’il y ait conscience du moment. Avant cette conscience, on pourra, dans l’après coup, reconstituer la sédimentation de situations qui s’accumulent, sans encore donner un sens, une perspective, un projet qui va pouvoir émerger de cette conscience du moment.

 

Ainsi, pour R. Hess, la question du franco-allemand était présente à sa naissance[4]. Il est né en 1947. Son père était rentré d’Allemagne où il était prisonnier en avril 1945. Il se marie le 8 septembre. Son oncle Lucien était rentré de Dachau en mai 1945. A sa naissance, son grand-père interrompt un journal qu’il a écrit sur son vécu de la guerre (ce journal va de 1939 à 1947)… Il avait déjà écrit un journal sur La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918[5]. Ainsi, lorsque R. Hess survient dans le monde, le contexte de la guerre franco-allemande est fortement présent. Que faire avec ce passif ? La génération de son père s’engage dans un mouvement de réconciliation avec l’Allemagne. Son oncle fait partie d’une association des anciens de Dachau. Son père s’engage à Pax Christi. Il associe son fils aîné à son travail dans cette association dès 1960. Il organise un jumelage entre la paroisse Saint Remi de Reims et une paroisse du Palatinat où avait été créé, au moyen âge, par les moines de Saint Remi un monastère (le Remigiusberg) qui était dépendant de l’abbatiale de Saint Remi. C’est dans ce cadre que R. Hess fait son premier voyage en Allemagne.

 

En juillet 1962 (cela fait 50 ans !), De Gaulle et Adenauer viennent à Reims célébrer cette réconciliation dans la Cathédrale. Son oncle est choisi comme diacre pour cette cérémonie. Il figure sur la photo officielle de ce moment historique. Ainsi, le roman familial, pour R. Hess, est indissociable de l’histoire franco-allemande…

 

A quel moment dater son moment interculturel franco-allemand ? Il dit que tout ce qui se passe avant 1974 (son chantier franco-allemand de réfection des tombes dans un cimetière militaire allemand, juste après la création de l’Office franco-allemand pour la jeunesse en janvier 1963, par exemple) est un ensemble de branchages qu’il va rassembler ensuite pour préparer le feu qui lui permettra de travailler son implication. Il y a un moment où cela s’enflamme ! Et alors, et alors seulement, on peut parler de la naissance d’un moment interculturel franco-allemand dans sa biographie. Cette naissance, il la date de son entrée à l’Office franco-allemand pour la jeunesse, non plus comme participant, mais comme formateur et chercheur. Il est recruté en 1974 pour animer un stage expérimental (Le Meux, 1974)[6].

 

Pour R. Hess, la construction d’un moment passe par l’écriture impliquée. L’écriture de cette monographie du stage du Meux l’aide à prendre conscience de ce moment interculturel qui était déjà, d’une certaine manière, chez lui, mais dont il prenait conscience comme problème, comme problématisation biographique.

 

L’Ofaj crée à l’époque un bureau de la recherche-formation. Ewald Brass, le nouveau chef de service, demande à Georges Lapassade, professeur en sciences de l’éducation (discipline alors tout nouvelle) à l’université de Vincennes, d’organiser un stage expérimental pour rénover la pédagogie des rencontres de jeunes. G. Lapassade associe R. Hess à cette recherche. A partir de cette date, il habitera la problématique de l’interculturel franco-allemand.

 

Ses voyages en Allemagne se multiplieront. Il animera des groupes de formation en Allemagne et en France. Il écrira des rapports de recherche sur des observations faites dans des rencontres sportives, syndicales, sur des échanges de classes, sur des échanges universitaires. Lucette Colin, son épouse, qui avait vécu Le Meux comme participante, est très vite associée à la dynamique instituante de ce bureau de la recherche et à de la formation. En 1978, on lui confie un programme sur les échanges de classes franco-allemandes à l’école élémentaire. Ce programme de recherche dont elle est responsable durera jusqu’en 1996… Elle y associera R. Hess en 1979, puis Gabriele Weigand rencontrée en 1985.

 

Les rencontres se multiplient. Le groupe des chercheurs s’élargit. R. Hess parle volontiers d’une école de l’Ofaj sur le terrain de l’interculturel.

Des questions de recherche se développent depuis 40 ans. Nous avons aussi des pratiques de recherche, des méthodes qui mériteraient d’être davantage explicitées, même si l’ouvrage sur L’observation participante dans les situations interculturelles publié par R. Hess et G. Weigand en 2006 est une première étape de l’explicitation de leur manière de travailler.

 

L’Ofaj m’a associé au programme « Biographies », ainsi que Birte Egloff, Barbara Frieberthäuser, Gerald Schlemminger et quelques doctorants. Ce programme est une illustration du moment interculturel franco-allemand.

 

Il faudrait parler ici du chantier Ligoure. Gabriele Weigand y consacre un chapitre dans La passion pédagogique. En 1980, le fonctionnement des rencontres franco-allemandes se caractérisait comme des séjours de dix à douze jours. Ils regroupaient douze à quinze jeunes, parfois davantage, de chaque pays. Dans certains programme d’exploration, les rencontres se succédaient durant trois ans, une fois en Allemagne, une fois en France. Cette alternance était inscrite dans les Directives de l’Ofaj. A la lecture de Mon Allemagne à moi, on s’aperçoit d’ailleurs que cette alternance est toujours présente dans les programmes de recherche. Nous faisons une rencontre à Francfort, une autre à Paris, nous allons à Berlin, puis à Sainte Gemme, etc. Or, en 1980, R. Hess découvre un lieu idéal dans le Limousin pour organiser des rencontres de jeunes. C’est le Château de Ligoure, construit par Frédéric et Albert Le Play, vers 1860. C’est un lieu de 40 pièces, installé au milieu d’un domaine de 300 hectares. De plus, le château était loué nu. Il fallait tout organiser à l’intérieur.

 

Il propose à l’Ofaj un programme où, d’une année sur l’autre, on pourrait rester en France pour explorer l’autogestion pédagogique des rencontres. Ce programme commença en 1980. Il fonctionna jusqu’en 1998 ! Il s’agissait d’une université d’été qui durait entre 12 et 15 jours. Elle était trinationale : franco-allemande-italienne. Elle fut principalement animée par Lucette Colin, François Attiba et R. Hess du coté français ; Gérald Prein, Martin Herzhoff, Gabriele Weigand (à partir de 1985), Volker Saupe (à partir de 1991), du côté allemand ; Lorenzo Giaparrize et Diana De Vigili, côté italien. L’objectif était de former des cadres pour les rencontres franco-allemandes de jeunes. Chaque année, un nouveau thème de recherche. Il s’agissait de faire du comparatisme entre nos trois pays. Furent étudiées : la famille, l’éducation domestique, l’école, l’analyse institutionnelle, la pédagogie, la musique, la danse. C’est là que R. Hess fondent ses recherches sur la valse, le tango.

 

J’essaie, ici, de reconstruire l’histoire du continuum de ce moment interculturel franco-allemand de R. Hess. Peut-être faudrait-il penser à un ouvrage de synthèse… Jusqu’à maintenant, j’ai beaucoup parlé de l’Ofaj. Cependant, à la lecture des journaux publiés aujourd’hui, on découvre que le moment de l’interculturel franco-allemand de R. Hess ne se limite pas à l’Ofaj. Dans Mon Allemagne à moi, il parle du programme sur les surdoués. La biographie de Gunter Schmid en est un des résultats les plus concrets en langue française de ce chantier. R. Hess projette de faire la biographie d’Elisabeth et Thomas Von Salis qui n’a pas été commanditée par l’Ofaj. Elisabeth et Thomas Von Salis, comme Otto Graff sont suisses. Ils travaillent à Zurich. Ainsi, l’objet de ce moment interculturel est moins franco-allemand que germano-francophone

 

La méthode du Journal des moments.

 

A la lecture d’Henri Lefebvre et la pensée du possible, on découvre à côté de la présentation de la théorie des moments chez Henri Lefebvre un certain nombre de vos journaux de recherche : il y a des journaux concernant vos recherches sur Henri Lefebvre, mais il y a aussi le Journal du non moment et le Journal d’un artiste clandestin.

 

R. Hess a publié des journaux de voyage. Il y a des moments qui comptent beaucoup pour lui et qu’il n’a pas encore donnés à lire. Est-ce délibéré ? Je pense en particulier à son Journal pédagogique que les étudiants lisent avidement dans ses cours et qui n’a jamais été diffusé.

 

Jusqu’à maintenant R. Hess n’avait pas rencontré d’interlocuteur voyant la nécessité de publier le Journal des moments en tant que tel. Les éditeurs qu’il rencontrait jusqu’à maintenant étaient des lecteurs contingents. Ils s’intéressaient ou à un journal de danse, ou à un journal de voyage en particulier. Ils prenaient ce texte et le publiait dans une collection où ce journal pouvait trouver sa place. R. Hess considèrait comme une chance le fait de publier des fragments de ce Journal des moments. Aujourd’hui, il a publié une vingtaine de journaux. Chaque journal peut en effet être lu séparément. Il a une autonomie. En même temps, si l’on se place du point de vue de la totalité, il est une brique qui aide à constituer un moment, lui-même mur d’une maison, peut-être un château ?, qui reste à découvrir comme architecture. Il faut en imaginer le surgissement !

 

Aujourd’hui, notamment grâce un groupe de lecteurs impliqués que j’ai regroupés, je puis constater une prise de conscience de l’intérêt pour la totalité du Journal des moments. Je me suis placé dans une posture de lecteur nécessaire. Aujourd’hui, je sens un collectif se dégager qui réclame une politique d’édition de ces journaux fragmentaires. Je pense que ce peut être la vocation des Presses Universitaires de Sainte Gemme de se lancer dans ce chantier qui durera un certain temps.

 

La publication de L’amie critique entre dans ce mouvement.

 

Le projet du Journal des moments ?

 

C’est à l’occasion de son premier voyage en Allemagne, à 17 ans (cela fait presque 50 ans !), que sa mère a donné l’idée à Remi Hess de tenir un journal de voyage. Il faisait ce voyage avec sa sœur Odile, d’un an sa cadette. Ils ont tenu un journal dans lequel ils ont raconté leur séjour dans le Palatinat. Ce séjour est évoqué dans le présent journal, puisqu’à un moment, avec Gaby, ils vont visiter le village du Palatinat. On peut mesurer, aujourd'hui, le chemin parcouru.

 

Augustin Mutuale, 5 mai 2012

[1] Anna Royon, « La correspondance interculturelle comme extension du journal », p. 317-327, in Augustin Mutuale (dir.), Le journal des moments, l’atelier de R. Hess, Sainte Gemme, PUSG, 2012, 3 vol., 780 p.

[2] Augustin Mutuale (dir.), Le journal des moments, l’atelier de R. Hess, Sainte Gemme, PUSG, 2012, 3 vol., 780 p.

[3] Dans « Formen und Funktionen des Tagebuchs im Kontextvon Pädagogik und Erzieungswissenschaft », préface à R. Hess, Die Praxis des Tagebuchs, Hamburg, Waxmann, 2008, p. 13, quand elle évoque la relation de personnes qui se font lire leurs journaux, G. Weigand écrit : « Es geht demnach nicht nur um das Zuhören oder Lesen an sich, sondern darum, ein « freudliches » Ohr oder Auge der anderen Person gegenüber zu haben. Nicht als Fremder zuhören oder lesen, sondern als critical friend ». Cette notion de critical friend est bien l’ami critique de G. Schmid, mais transporté sur le terrain du journal.

[4] J’utilise ici l’entretien fait par Camille Rabineau avec R. Hess et qui est publié comme présentation de Mon Allemagne à moi, Sainte Gemme, PUSG, 2012.

[5] Paul Hess, La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, impressions d’un bombardé (présentation de Remi Hess, Paris, Anthropos, 1998, 680 p.)

[6] R. Hess, Le temps des médiateurs (Paris, Anthropos, 1981).

Remi Hess. Recherches franco-germaniques,

Tome IV : Les surdoués

 

Ici nous vous donnons à lire l'avant-propos au Tome IV des Recherches franco-allemandes de Remi Hess.

 

Les Presses universitaires de Sainte Gemme renaissent. Après une première période de production entre 2005 et 2008, celles-ci étaient tombées en sommeil, suite au décès de Georges Lapassade. Aujourd’hui, les Presses universitaires de Sainte Gemme sont refondées.

 

Ce retour vient d’une triple rencontres : celle de l’auteur et éditeur Remi Hess avec un couple d’imprimeurs Hélène et Marc Bourgain et d’un groupe de chercheurs. Remi, Hélène et Marc ont un point commun : ils habitent à Sainte Gemme, en Champagne, et ils sont passionnés de livres et d’édition. Les chercheurs sont originaires de différents lieux, mais ils fréquentent Sainte Gemme, depuis maintenant vingt ans. Ils forment ensemble une communauté de référence qui travaille autour de différents thèmes, mais ils ont en commun de croire en une éducation tout au long de la vie, en la nécessité de construire son expérience. Ils sont formés à l’analyse institutionnelle et croient à la recherche impliquée. De plus, ils sont engagés dans la recherche interculturelle.

 

Ce socle théorique forme une certaine philosophie de l’éducation qui se déploie en utilisant des formes d’écriture impliquée comme le journal, la correspondance, la monographie ou l’histoire de vie. Dans ces formes d’écriture, la personne se construit.

 

Ainsi, un groupe d’auteurs réunis par Augustin Mutuale vient de se pencher sur Le journal des moments de Remi Hess, afin de l’explorer comme méthode de recherche. Ce livre est à la fois une description et une analyse de ce chantier que R. Hess produit depuis des années avec une détermination qui ressemble à l’engagement d’un artiste... Certains articles sont des présentations de journaux particuliers, d’autres des analyses transversales sur les questions que pose cette méthode. La question du voyage et de l’interculturel est réfléchie dans ce livre par plusieurs auteurs[1]. Les Surdoués, le journal d’une recherche est un ouvrage qui s’inscrit dans le journal des moments de Remi Hess. Il est le quatrième volume des Recherches franco-germaniques, elles-mêmes inscrites dans le journal des moments.

 

Lors de leur création, les Presses universitaires de Sainte Gemme ont d’abord développé une collection « Moment du journal et journal des moment ». Aujourd’hui, la question reste centrale dans le projet des PUSG, même si l’heure est à la diversification.

 

Pour ne prendre qu’un exemple, parlons de l’histoire de vie de Gunter Schmid, Pédagogie de l’enfant doué, qui a été recueillie par R. Hess dans le cadre de sa recherche sur les surdoués. Cette histoire de vie ne pouvait pas entrer dans une collection sur le journal. Elle fut donc, pour nous, l’occasion de créer une collection « Grands pédagogues pour aujourd’hui », fondée, avec Augustin Mutuale, et dans laquelle nous publions parallèlement : l’ouvrage d’Armando Zambrano Leal, Philippe Meirieu, (volume I : Pédagogie et apprentissages ; volume II : Pédagogie philosophie et politique), ainsi que l’Itinéraire de Georges Lapassade.

 

Les chercheurs de Sainte Gemme ont développés les méthodes biographiques depuis cinquante années, bien davantage, si l’on compte les générations précédentes qui ont laissé, elles aussi, en héritage des archives familiales dans lesquels les formes biographiques sont nombreuses. Cette nouvelle collection aura donc la vocation d’accueillir des textes biographiques : des histoires de vie de personnes vivant ou passant à Sainte Gemme à un moment de leur vie. Nous avons le projet de nous lancer dans un chantier biographique à la fois local et international.

 

L’écriture impliquée

 

Ainsi, dans ce groupe, nous sommes quelques chercheurs à nous intéresser à l’articulation des registres d’écriture de R. Hess, ces registres que R. Hess et Gabriele Weigand regroupent sous le terme d’écriture impliquée.

 

Parallèlement à cette biographie de Gunter Schmid, les PUSG proposent aujourd’hui 4 livres produits à partir de journaux de R. Hess, ayant pour objet l’interculturel franco-germanique. Ce sujet entre dans une collection « Recherches interculturelles » qui a été confié à Driss Alaoui.

 

Le thème de l’interculturel fut un axe transversal que R. Hess a dirigé entre 2007 et 2012 au laboratoire Experice. Ce laboratoire regroupe une vingtaine de chercheurs des universités de Paris 13, Pau et Paris 8. Ces chercheurs sont en train de faire le bilan des quatre dernières années de recherche. Apportons notre pierre pour mettre au jour tout un travail resté dans l’ombre jusqu’à maintenant.

 

Ces quatre livres proposés à partir des journaux ont pour objet le terrain de l’interculturel franco-germanique, mais ils ont des biais, des manières différentes de traiter le sujet. Le premier Etudes germaniques est un journal de lecture. Le second Mon Allemagne à moi explore la manière de voyager de R. Hess dans les groupes et les institutions franco-allemandes. Le troisième, intitulé L’amie critique, est l’exploration d’une intérité philosophique et pédagogique qu’il construit avec sa collègue institutionnaliste allemande : G. Weigand. Enfin, le quatrième, intitulé Les surdoués, que l’on va lire aujourd’hui, est le journal de cette recherche qu’il a menée à l’initiative de G. Weigand sur la question des enfants doués et qui lui a permis de rencontrer Gunter Schmid.

 

Le moment interculturel franco-allemand

 

Avant d’entrer dans une présentation plus détaillée des ouvrages de cette série, je voudrais insister sur le fait que ces livres s’inscrivent dans un moment de l’interculturel franco-allemand que R. Hess explore depuis 1964. Son premier journal de voyage au Palatinat date de cette époque. Ce moment a donc des origines anciennes, puisque, dans ce filon, R. Hess a déjà publié un journal : Pédagogues sans frontières, écrire l’intérité (Anthropos, 1998), mais aussi des ouvrages réflexifs et collectifs comme Parcours, passages et paradoxes de l’interculturel (avec Christoph Wulf, Anthropos, 1999), L’observation participante dans les situations interculturelles (avec G. Weigand, Anthropos, 2007). En se penchant sur des livres plus anciens comme Le temps des médiateurs (1981), on trouve déjà des analyses d’expériences d’animations de groupes franco-allemands remontant à 1974.

 

Les 50 ans du Traité franco-allemand

 

Ce terrain, R. Hess le fréquente depuis près de 50 ans. En tant que participant, il a fait son premier stage franco-allemand à Sissonnes, en 1964.

 

Rappelons qu’en juillet 1962, à Reims, De Gaulle et Adenauer ont fondé une amitié franco-allemande qui devait s’incarner en janvier 1963 dans la création de l’Office franco-allemand pour la jeunesse. La série de livres que nous allons publier en 2012 sur cette recherche du moment interculturel franco-allemand sera notre manière de célébrer les 50 ans d’un travail de réconciliation entre deux ennemis historiques qui a permis, incontestablement, un changement de période et ainsi autoriser le construction européenne. Les Presses universitaires de Sainte Gemme vont inviter R. Hess à écrire un livre pour raconter ces 50 années de recherches interculturelles sur le terrain franco-allemand.

 

Une recherche sur la pédagogie de l’enfant doué en pays germaniques

 

L’ouvrage que l’on va lire maintenant est le journal d’une recherche centrée sur la pédagogie de l’enfant doué. Un groupe de chercheurs et de pédagogues de langue allemande se réunissent pour concevoir des outils destinés aux enfants particulièrement doués. R. Hess est invité comme évaluateur de ce programme. Il a du mal à trouver sa place dans cette recherche, peut-être parce qu’il a des difficultés linguistiques. C’est une hypothèse qu’il formule souvent. Il ne comprend pas tout ce qui se passe. En fait, ce que l’on va découvrir, c’est que ce qui lui manque vraiment, c’est le contexte théorique dans lequel fonctionne la tribu des pédagogues germaniques. En effet, la manière d’aborder la question des enfants doués n’est pas du tout le même dans le contexte francophone que dans le contexte germanique. Cette recherche permet à R. Hess de découvrir la différence d’approche dans les deux contextes lingustiques. Cette trouvaille a abouti, pour lui, à la décision de recueillir l’histoire de vie de Gunter Schmid, qui paraît parallèlement à ce journal de recherche. En effet, comment mieux expliquer au lecteur français la différence la posture française et la posture germanique en matière de pédagogie d’enfant doués qu’en faisant l’histoire de vie d’un pédagogue ?

 

Ainsi, ce livre de Gunter Schmid, Pédagogie de l’enfant doué, raconte la rencontre de R. Hess avec ce grand pédagogue autrichien. La présenta-tion de l’histoire de vie de Gunter Schmid, et tout particulièrement de son engagement dans la pédagogie de l’enfant doué, nous fait découvrir la différence de posture pédagogique entre deux courants de la pédagogie européenne. Cette problématique est contextualisée par une présentation de G. Weigand qui présente au lecteur français le contexte de la recherche dans ce domaine depuis deux siècles. Nous la remercions ici, de nous avoir autorisé à donner ce texte une nouvelle fois ici pour permettre au lecteur de percevoir le cadre dans lequel se développe la recherche.

 

Gunter Schmid est un proviseur de lycée viennois engagé dans l’écoute des élèves. Au fil de sa carrière professionnelle, ce chef d’établissement s’implique de plus en plus dans une pédagogie adaptée à chaque enfant en fonction des dons qui le caractérisent.

 

Cette histoire de vie est l’aboutissement d’un cheminement qui nous est restitué dans ce journal de recherche sur le terrain des surdoués, que l’on va lire aujourd’hui, et qui conduit R. Hess à proposer à G. Schmid de faire sa biographie. La biographie est une œuvre en soi et le journal de recherche n’est pas indispensable pour lire la biographie, et réciproquement. C’est pourquoi nous avons décidé de publier ces deux ouvrages séparément.

 

Ce journal est donc donné à lire tel qu’il a été écrit. Il aurait pu être censuré au niveau de quelques paragraphes. En fait, il nous a semblé que le journal, avant toute censure ou travail d’anonymisation, était un document en soi extrêmement riche, pour les chercheurs, spécialistes d’histoire de vie et de pratique diaristique. Nous réserverons donc cette édition à une communauté de référence réduite, travaillant sur le journal de recherche. Une seconde version expurgée du journal sera proposée prochainement au grand public. Nous augmenterons cette seconde édition de différents textes autour de cette recherche sur les élèves doués. Les spécialistes pourront comparer les deux versions et comprendre le travail qu’implique le passage de l’intime à l’extime. Cette première édition est donc dite « de travail ».

 

Ce journal de recherche Les surdoués est la suite d’une série « Recherches franco-germaniques » qu’il me faut présenter maintenant.

 

Un journal de lecture

 

Le premier livre de cette série est Etudes germaniques, un journal de lecture (2000-2007). Ce journal de lecture s’étend sur huit années. Ce texte montre que la lecture est une activité importante de l’activité du chercheur. Ce texte est écrit dans un registre différent du journal Les Surdoués qui est davantage l’histoire d’un chercheur pris dans une dynamique de groupe. Jusqu’à maintenant, R. Hess n’avait jamais donné à lire ses journaux de lecture. On sait qu’il a proposé cette méthode de travail à ses étudiants depuis 1990, année où il assurait un cours de sciences de l’éducation à l’université de Reims et où 700 étudiants suivaient ses cours et tenaient ce type de journal.

 

Un journal de voyages

 

Le second volume des « Recherches franco-germaniques » est Mon Allemagne à moi. Ce texte permet de comprendre la manière dont travaille Remi Hess sur le terrain franco-allemand par un second biais. En effet, Mon Allemagne à moi est un texte qui se développe sur trois années (2007-2009). Il interfère avec d’autres journaux. Son point de départ est le constat que l’auteur a écrit de nombreux journaux de voyages concernant les Etats-Unis, l’Argentine, le Brésil, l’Italie, la Grèce, etc, mais que l’Allemagne, terre qu’il fréquente régulièrement depuis 1964, n’est pas autonomisée comme moment. Il produit donc un texte qui veut conserver les traces de son Dasein allemand.

 

L’intérité interculturelle

 

Le troisième livre de cette série « Recherches franco-germaniques » est un journal d’intérité. R. Hess travaille avec G. Weigand depuis 1985. Ils font du terrain ensemble, écrivent des ouvrages théoriques, échanges des lettres dans lesquelles ils méditent à leurs recherches, à leurs pédagogies, aux questions de philosophie de l’éducation, dans un esprit d’explicitation de perspectives différentes en France et en Allemagne. Entre 2007 et 2009, pour penser son moment interculturel, les échanges de lettres avec Gaby ne suffisent plus à R. Hess. Il ressent le besoin d’écrire un journal sur son intérité avec G. Weigand, dans lequel il note toutes les idées de livres, les projets de collections qui, souvent, ne voient pas le jour, mais qui, de temps en temps, trouvent le chemin de la réalisation. On trouve dans ce journal mille choses qui participent de la construction de cette intérité des deux penseurs. Ce livre est donc une exploration, du point de vue de l’un d’entre eux, de l’atelier de deux chercheurs ayant des carrières parallèles dans deux pays très différents au niveau de la tradition pédagogique, d’éducation et de formation.

 

On voit donc la place de ce journal Les surdoués dans cette recherche franco-germanique de Remi Hess.

 

L’horizon d’un chantier

 

Un autre volet aurait été intéressant à publier dans le même mouvement, c’est justement la correspondance commentée par Anna Royon dans le livre d’Augustin Mutuale. Elle a lu 1200 pages de lettres échangées entre 2000 et 2009 par Remi Hess et Gabriele Weigand. Ce chantier aurait l’intérêt d’apporter des compléments à la collection des journaux. Cet échange de lettres demanderait en soi un gros travail éditorial. Gageons qu’il finira par trouver la voie de l’édition.

 

En effet, dans ce qu’ils nomment, dans la version 2007 de La relation pédagogique, les « formes de l’écriture impliquée », R. Hess et G. Weigand donnent une place équivalente au journal, à la monographie, à la correspondance, à l’histoire de vie. Ici, nous invitons d’ailleurs le lecteur à mettre les trois livres publiés aujourd’hui en perspective avec La passion pédagogique, l’histoire de vie de Gabriele Weigand, recueillie par R. Hess et publiée en 2007. Ce livre a trouvé un éditeur au moment où les journaux aujourd’hui présentés sont en cours. C’est un livre de référence pour des recherches collectives dont on nous parle dans ces trois livres. C’est une expérience qui a compté dans l’engagement de R. Hess dans l’écriture de l’histoire de vie de Gunter Schmid.

 

En permettant à quelques chercheurs de se pencher sur cette écriture effervescente, nous croyons être utile pour montrer le travail spécifique qui s’opère dans ce recours à la diversité des registres, ainsi que cette manière très singulière qu’a R. Hess d’explorer ce moment de l’interculturel franco-allemand.

 

Camille Rabineau

[1] Augustin Mutuale, Le journal des moments, l’atelier de Remi Hess, PUSG, 2 volumes.

Commenter cet article